«  moi qui aime le bordeaux, voilà que je fais du bourgogne ! »
– Adolfo Parentini

L’impression d’être dans un film…
Nous étions en réalité dans une vaste demeure bourgeoise de 40 pièces, vieille de 300 ans, à Massa Marittima, jolie ville haut perchée à une cinquantaine de kilomètres au nord de Grosseto, au cœur de la Maremma  ; attablés, le photographe Christian Lacroix et moi, en ce dimanche midi, chez les Moris, après avoir fait le tour de leurs vignobles et installations.
Une dizaine de personnes avec nous, des cousins, des beaux-frères, une belle-sœur, un bambin, des ancêtres immortalisés sur les murs et deux domestiques sri lankaises qu’on sonnait, entre chaque service, au moyen d’une chaîne qui pendait du luminaire, au centre de la table. Rien d’ostentatoire pour autant et une atmosphère d’ailleurs assez conviviale, même si les lieux demeurent empreints d’une certaine solennité. On a pu mieux encore ressentir celle-ci en passant plus tard par la chapelle privée et ses deux confessionnaux, toujours en fonction.
Nous étions reçus par la propriétaire en titre de ce domaine viticole, une centenaire de 97 ans à qui on en donnerait facilement quinze de moins. Bien entendu, l’aïeule ne gère plus l’affaire au jour le jour; car si le domaine est de grosseur moyenne pour la région, avec sa production d’environ 350 000 bouteilles, il repose tout de même au total sur près de 500 hectares de terres. D’ailleurs son mari, aujourd’hui décédé, a possédé, nous dit-on, jusqu’à 6000 ha et environ 80 maisons.
« Pourquoi cette raison sociale à consonance anglophone ? » ai-je d’abord demandé à Adolfo Parentini, membre par alliance de cette famille venue d’Espagne au XVIIIe siècle, gérant de l’exploitation retraité mais toujours actif à titre de consultant. « L’un des frères copropriétaires qui vit à San Francisco a eu cette idée de l’anglais et du pluriel, parce que nous avons deux fermes [l’une en appellation morellino-di-scansano, l’autre en monteregio-di-massa-marittima]. »
Si leur morellino d’entrée de gamme présent depuis quelques années au Québec ne voit pas du tout le bois, le Riserva séjourne pour sa part douze mois en barriques d’un et de deux ans  ; outre 90 % de sangiovese (appelé morellino là-bas), il comprend 10 % de cabernet-sauvignon et de merlot, alors que l’autre vin mise plutôt sur la syrah pour faire l’appoint. Les rendements sont par ailleurs moindres pour le Riserva, élaboré à partir d’une sélection parcellaire, dans le vignoble.
Au final, et malgré son caractère plus capiteux (environ 14,5 %), la cuvée haut de gamme combine puissance et profondeur. Le vin est corsé et généreux, mais bien structuré, l’équilibre et le tonus sont là. Il s’agit seulement de le goûter à table – sur, par exemple, le succulent sanglier qu’on sert partout dans la région au courant du mois d’octobre. On pourrait également laisser reposer le morellino Riserva au cellier, puisqu’une dégustation verticale, au domaine, a montré, en dépit d’un 1990 fatigué, que les 1994 et 1995 tenaient toujours très bien la route, et que le premier des deux, qui plus est, n’avait peut-être même pas tout dit. La star aura toutefois été le 1988 encore tout en fruit et en épices, d’une élégance indéniable. « On dirait un  beau pinot  », ai-je alors déclaré à Adolfo, tout en sachant que le vin était à 100 % sangiovese, à l’époque. Il éclate de rire  : « Va bene, moi qui aime plutôt le bordeaux, voilà que je fais du bourgogne  !  »
M.C.